Néguentropie

Les sciences physiques et mathématiques prédisent les résultats.

Le design lui aussi se projette lui aussi dans l’avenir. Y a-t-il un lien entre les deux ?

Les deux principes de la thermodynamique – la conservation de l’énergie et de l’entropie – sont fondamentaux pour décrire notre monde. Ils introduisent néanmoins une perspective inéluctable vers le chaos. En réaction, la notion de néguentropie justifie l’apparition du vivant puis par extension de l’information.

Notre philosophie de design est profondément irriguée par cette ambivalence:
« la rigueur de la physique est aussi le berceau d’une étincelle, fût-elle brève. »

Nonillionnaire

L’application du concept de néguentropie dans le design ne correspond à aucun adjectif existant.

Puisque tous les mots ont été inventés un jour, le moment est venu d’en ajouter un nouveau.

Construit à partir du préfixe -non (absence) et du suffixe -illion (beaucoup), « nonillionnaire » semble être tout et son contraire. Sa nature chaotique ne prend de véritable sens qu’en y ajoutant volontairement la néguentropie. Comme le fait la Vie, tentons de multiplier « absence » et « beaucoup ».

Cette « richesse du rien » devient la « richesse du (trois fois) rien »: 

« Trois fois rien, pourtant issu de rien, devient un début, une toute petite chose très précieuse. »
Rendre un produit nonillionnaire consiste donc à apporter à l’utilisateur beaucoup avec un coût minimum. 

Exemple

L’approche la plus traditionnelle du design est :

« la forme suit la fonction ».

Lorsque le produit a particulièrement bien répondu à la problématique de l’utilisateur, il se crée un lien fort. 

Commercialisé par beigebeigebeige, le lombricomposteur d’intérieur BI-CYCLE dispose d’un arrosoir dont le design suit le précept « la forme suit la fonction ».

Il a juste un petit quelque chose en plus : sur la tranche,  une inscription.

Le produit pose une question directe à l’utilisateur. Il lui pose un problème.
« Pourquoi ai-je un long bec ? »
Arrosoir BI-CYCLE sur fond rouge, portant l'inscription « Pourquoi ai-je un long bec ? »

Vous n’avez jamais vu précédemment un produit poser une question à son utilisateur. 

Quel est l’intérêt ?
En « posant un problème » à l’utilisateur, le produit nonillionnaire lance une conversation qui va bien au de-là de sa fonction.

D’utile et efficace, il devient intéressant et stimulant.

Il crée un lien unique qui n’est activé que si l’utilisateur met lui-même de l’énergie. Dès que l’utilisateur choisit de mettre de l’énergie – en faisant un effort – il va chercher à faire fructifier son investissement, créant un lien unique entre les deux parties.

Nous sommes passés d’une question posée sur la tranche d’un produit à une considération sur l’énergie mise en jeu par l’utilisateur.

Est-ce que cette expérience n’est rien d’autre que l’expression des deux principes de la thermodynamique ?

Le prérequis est que l’information – par exemple une question – soit de l’énergie.

Pourtant, le texte est en creux, cela semble être au contraire une économie de matière, d’énergie.

La Physique ne peut avoir tord et effectivement, il faut un minimum d’épaisseur pour assurer l’étanchéité nécessaire à la fonction d’arrosoir du produit. On ne peut retirer de la matière sans dégrader cette caractéristique du produit.

L’information est bien « de la matière en plus », donc de l’énergie, en l’occurrence le contour du texte découpé dans une fine épaisseur de matière supplémentaire (voir en dessous, image à droite).

Modélisation 3D de l'arrosoir BI-CYCLE : forme du bec et texte en creux
Et la réponse est ?

En premier, force est de constater que cette simple question inscrite sur le coté d’un arrosoir nous a fait nous questionner:

– sur l’absence d’un précédent, et ses raisons,

– sur notre ressenti et notre comportement en réaction à la question posée (investissement),

– et nos liens à moyen terme avec le produit,

– ainsi que de la réalité des principes fondateurs de la thermodynamique dans notre quotidien.

On peut aussi remarquer que le fait que ce soit un texte apposé sur un produit banal peut aussi faire référence dans l’histoire moderne aux « ready-made » de Marcel Duchamp.

Et nous n’avons toujours pas répondu à la question de base:
A-t-il vraiment un long bec ?

Puisque le produit nous impose sa question, n’essaye-t-il pas de tricher ? Fake news ?Visuellement, le bec semble certes long mais clairement la forme exagère le trait car si l’on continue le rectangle de la base vers le haut (voir image à gauche, au-dessus), alors le bec n’est plus aussi long (que sur l’image du milieu).

Il faut se méfier des apparences.

Nouveau piège: la réponse « en général » est composite. La plupart des arrosoirs ont un long mais fin bec pour pouvoir atteindre la base de la plante avec précision (la forme suit la fonction). Un cylindre présente moins de perte de matière lors de sa fabrication qu’un cône (type entonnoir), néanmoins, les arrosoirs ont un demi entonnoir ajouté au dessus pour pouvoir transporter l’arrosoir le plus plein possible et éviter les débordements lors du début de l’arrosage.

La question est imprécise, la réponse n’est pas linéaire.

Dans cet exemple, la raison du long bec n’est pas liée aux autres contraintes des autres arrosoirs mais simplement à une limitation physique de l’impression additive si vous ne voulez pas utiliser de support. Elle ne peut pas imprimer sur du vide mais elle peut imprimer à cheval sur le filament du dessous. Ainsi, pour fermer une boite, on ne peut le faire qu’en générant la croissance d’une surface à 45° qui est en l’occurrence la surface intérieure du bec. Cela ne fait pas partie des connaissances générales du public.  

Combien de temps vous faudra-t-il pour oublier l’interaction que vous avez eu avec ce produit, cette marque ? Voilà l’avantage de l’approche nonillionnaire.